Michelle et le monarque
Un jardin c'est un oasis, un refuge, un nid, un lieu où tout peut prendre vie.

Par un matin ensoleillé d’été, je me promène autour du lac près de chez mes parents, avec mes enfants. J’arrête un instant pour réajuster le banc du vélo jaune que ma mère m’a prêté. C’est là que je le vois : seul, à lutter maladroitement contre la brise, un peu malhabile comme un enfant qui commence à marcher… Je ne rêve pas : un monarque ! Mon cœur fait mille tours. Je n’en reviens pas. Je saute de joie. Mes enfants ne comprennent rien.
J’habitais en Abitibi. C’est là que je suis née, sur les territoires anicinabe, juste un peu au nord du 48e parallèle, à mi-chemin entre Montréal et la baie James. En Abitibi, l’hiver est tellement long qu’on a même donné des noms aux tempêtes de neige. Il y en a une qui s’appelle la tempête des poteaux. C’est la tempête où la neige tombe de côté et a la particularité de coller aux poteaux de téléphone.
Moi, j’avais trouvé un remède contre le bleus de l’hiver : dessiner les plans du jardin et des plates-bandes, feuilleter les catalogues de semences, tous les jours, sortir le napkin mouillé de son sac ziploc et l’ouvrir délicatement pour voir si les graines avaient germé, sentir l’odeur de la terre à semis, absorber un peu de lumière des lampes chauffantes… Entre février et juin, j’étais toujours complètement absorbée par les mille et une petites tâches quotidiennes que réclamaient ces petits êtres vivants.
Dans mes jardins, il y avait une cinquantaine d'espèces de plantes, arbustes et arbres comestibles et médicinaux. Je cultivais les fleurs tricolores de pensées pour décorer les salades, la chicorée pour utiliser sa racine grillée comme substitut au café et la calendule pour en faire des baumes de soleil. Chaque année, j’ajoutais de nouvelles variétés. Parfois, c’était pour le plaisir de voir comment la plante se débrouillerait en zone nordique — par exemple, la baie de Goji — et, d’autres fois, c’était pour des raisons écologiques.
Je faisais aussi partie du comité d’embellissement de mon village. Entre nous, on s’appelait ‘les madames fleurs’. Dans le comité, il y avait entre autres mon amie Michelle, avec qui je partageais cet amour du vivant. Malgré notre grande différence d’âge, on avait beaucoup en commun. Chaque fois qu’on se voyait on parlait de plantes, de serres, de permaculture… elle était d’une curiosité sans bornes. Pi c’est elle d’ailleurs qui m’avait parlé de la situation critique du papillon monarque.
En 2013, le nombre de papillons monarques dans l’est du continent avait diminué de 95% par rapport aux années 90. C’était dû à la disparition d’un milliard de plants d’asclépiade entre le Mexique et le Canada. Cette « mauvaise herbe » est essentielle à la survie du monarque : les femelles pondent leurs œufs sur ses feuilles et les larves se nourrissent uniquement de cette plante. Comme elle est toxique pour la majorité des animaux, les larves sont donc protégées des prédateurs. fack ça m’a inspiré à inviter l’asclépiade à venir s’enraciner chez nous.
On s’entend pour dire que le papillon monarque est un peu plus coloré que la corneille hen? D’ailleurs, c’est le nom d’une tempête: La tempête des corneilles. Ça c’est la tempête pendant laquelle les corneilles reviennent du sud au printemps. Pi ça le signal que c’est le printemps. Ah oui! le printemps! On est prêt, on l'attendait! On commence à acclimater les plantes au soleil. Plus ça va, plus il fait beau et plus il fait beau, plus ça va. Après 8 mois de frette, oui on est prêt!
Mais, Il y en a une tempête qui s’appelle: la tempête des r’sorts: R’sors ta pelle, r’sors ta souffleuse, r’sors tes bottes… Cette année-là, elle est arrivée un 15 de mai. Après 3 jours de tempête, mon chum et moi, on s’est regardé et on a eu la même idée.
Un jardin, ça ne résume pas à des rangées de carottes qu’on mange en crudités quand la visite arrive pour se vanter d’être proche de la nature. Un jardin, ça nous ancre. Ça nous rêve. Ça nous colore. Ça nous habite. On le nourrit… mais plus souvent, c’est le contraire. Et ça ne se déménage pas. Mais moi, oui.
La décision n'a pas été facile, surtout que les couleurs de mes plates-bandes n’avaient jamais été si éclatantes que les semaines qui ont précédé le déménagement. Mon amie Michelle est venue se chercher quelques plantes pour en installer chez elle : guimauve, arnica,… et quelques plants d’asclépiade, que j’avais même pas eu le temps de voir fleurir.
Pi c’est drôle parce que même si mon nouveau climat est parfait pour y faire pousser de la lavande, des citrouilles et des cerisiers, malgré que j’habite maintenant au paradis du jardinage, il y a quelque chose en moi qui se sens incapable de toucher à une plante. Je me sens comme une veuve qui veut pas se r’matcher.
L’été suivant mon déménagement, je retourne passer quelques semaines en Abitibi et j’en profite pour passer devant mon ancienne maison. Plus rien! Aucune trace de l’aunée, de la mauve ou de la mélisse. Même la serre n’est plus là et a été remplacée par un garage qui abrite un tracteur à pelouse. La seule plante que j’ai pu voir est la bardane qui a su utiliser ses pouvoirs envahissants pour fuir les lames cruelles de la tondeuse. Ouf, c’est avec le coeur en miette que je continue ma route. Je suis bouleversée de constater qu’il ne reste aucune trace de tout ce travail et cet amour.
Les années passent et avec le temps, visiter ma famille et mes ami·e·s devient une priorité. Je décide de passer tous les étés chez mes parents. Mes parents habitent dans une belle maison de briques, au bord d’un petit lac de Kettle, dans la forêt boréale. Ils sont voisins de la comptonie voyageuse, du Sabot de la Vierge, du Quatre-temps, de l’épinette noire, de la savoyane, des bleuets, des chanterelles, de l’immortelle… et de Michelle, mon amie-fleur.
Par un matin ensoleillé d’été, je me promène autour du lac près de chez mes parents, avec mes enfants. J’arrête un instant pour réajuster le banc du vélo jaune que ma mère m’a prêté. C’est là que je le vois : seul, à lutter maladroitement contre la brise, un peu malhabile comme un enfant qui commence à marcher… Je ne rêve pas : un monarque ! Mon cœur fait mille tours. Je n’en reviens pas. Je saute de joie. Mes enfants ne comprennent rien. Je dois aller voir Michelle.
J’arrive chez elle. On dirait qu’elle m’attend. Du haut de ses 70 ans, on dirait qu’elle en a 7. Son regard brille. Elle est folle comme de la marde. Elle saute de joie, m’embrasse vite fait et m’amène dans son jardin, près de l’asclépiade. Elle me montre le cocon solidement agrippé à une feuille. Plus loin, on peut voir une chenille trapue qui se déplace. Et pendant qu’on se réjouit , un papillon monarque se pose à quelques mètres de nous, sur une fleur de rudbeckie.
Je suis tellement émue. J’ai l’impression d’être témoin de quelque chose de beaucoup plus grand que moi, quelque chose de grandiose.
Je n’avais plus de jardin. Mes mains avaient soif de terre et il ne reste presque plus rien de l’habitat que j’avais construit, mais ce moment arrive comme un baume sur une plaie. C’était pas vrai en fait: Mon jardin a laissé des traces. Michelle et moi avons ensemble, à petite échelle, aidé à la survie du papillon monarque.
Un jardin est un oasis, un refuge, un nid, un lieu où tout peut prendre vie. Jardiner, c’est participer à sauver la vie… c’est le vivant qui aide le vivant… c’est donner vie à trois papillons monarques et qui sait combien d’autres. Jardiner c’est contribuer à la beauté du monde.
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P.S. Michelle a succombé à un cancer fulgurant en 2021. Les derniers mots qu’elle m’a dit : « C’est vraiment beau la vie, ne l’oublie jamais ». Je suis certaine qu'elle est devenue une plante... ou un monarque.
Moi j'ai recommencé à mettre les mains dans la terre et je vends des bombes... de semences d'asclépiade. T'es veux?
michelle et le monarque
court-métrage, plantes, poésie, essai et survie du monarque
La création de ce projet (toujours en cours) m'aide à unir différentes des parties de moi qui ne peuvent plus continuer d'exister séparément: musique, plantes et créativité. J'espère que ces images sauront vous inspirer à planter du beau.
court-métrage créé sans caméra
Ce court-métrage a été créé, sans caméra, à partir de plantes cueillies dans une ruelle à Nelson, C.-B.: feuilles de chiendent, fleurs de capucine et de verges d'or…
J'ai été ccompagné par le vidéaste Bryan Lye, dans le cadre de son atelier Let's Phytogram à Oxygen Art Centre à l’automne 2023.
Michelle fait partie du mini EP: Lever l'ancre

zine, poésie et herbier
Suite à l'atelier avec Bryan Lye, j’ai créé un zine poétique je rêve d'un jardin utilisant des images de mon herbier.

je vends des bombes... t'en veux?
La seule bombe qui sauve des vies!







