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essai personnel - 12 juin 2024 - par Véronique Trudel

empreintes
d'une amie-fleur

 

Il neige? Je m’en fous ! Je jardine pareil !

C'était moi ça (pas pour vrai, mais ça ressemble). Je capotais sur le jardinage. Surtout les premiers mois, au printemps. Non, même pas au printemps… en février! Planifier le jardin, choisir les graines, faire des tests de germination, tous les jours ouvrir le napkin mouillé pour voir si les semences ont germé… ne pas être capable d’en jeter aucune… tout transplanter, se ramasser avec beaucoup trop de plants…

 

On dira ce qu’on voudra, sentir l’odeur de la terre à semis, alors que dehors il fait moins mille, absorber un peu de lumière des lampes chauffantes et jouer avec le vivant, ça amène du soleil sur les bleus de l’hiver.

 

Entre février et juin, j’étais donc toujours complètement absorbée par les mille et une petites tâches quotidiennes que réclamaient ces petits êtres vivants: arroser, repiquer, nourrir, repeat.  Rendu aux derniers gels du printemps - fin juin en Abitibi (nord-ouest du Québec)- j’étais déjà un peu tannée de jardiner, alors que le reste du monde normal commençait à peine à se mettre les mains dans terre. Moi, rendu là, j’avais juste envie d’aller me baigner au lac aux fesses…

 

Il y avait environ 50 espèces de plantes, arbustes et arbres comestibles et médicinales sur mon terrain : violette, calendule, échinacée, aunée, guimauve, mélisse, cataire, foin d’odeur, tabac, sauge, pin, fraisier, oseille, avoine, aulne, tussilage, achillée, peuplier baumier, rhubarbe, épilobe, molène, euphraise, arnica, chicorée … pour n’en nommer que quelques-uns. Pas beaucoup de légumes. Je laissais ça à ceux qui étaient vraiment bons là-dedans : Annie et Luc de la Ferme La Turlute, mon amie Nancy des Jardins de la Colonie… ou même Michelle, mon amie-fleur. Je partageais avec elle cet amour du vivant.

 

Comme je disais, les légumes, c’était pas vraiment mon trip- à part peut-être le topinambour, un légume qui repousse à chaque année (j’adore !!!). Je préférais de loin les fleurs de pensées qui décorent les salades, la racine de chicorée grillés comme substitut au café et toutes ces plantes dites « envahissantes » qui attirent les insectes. Et chaque année, j’ajoutais des variétés. Parfois, c’était pour le plaisir de voir comment elles se débrouilleraient en zone nordique - par exemple, la baie de Goji - et d’autres fois, c’était pour des raisons écologiques.

  

J’avais appris qu’en 2013, le nombre de papillons monarques dans l’est du continent avait diminué de 95% par rapport aux années 1990. C’était dû à la disparition d’un milliard de plants d’asclépiade entre le Mexique et le Canada. Cette « mauvaise herbe » (je préfère le mot adventice) est essentielle à la survie du monarque: les femelles pondent leurs œufs sur les feuilles et les larves se nourrissent uniquement de cette plante. Elle est toxique pour la majorité des animaux, donc ça les protège des prédateurs.

 

Michelle m’avait dit que la Fondation David Suzuki avait lancé une campagne de sensibilisation pour que la population réimplante l’asclépiade sur leur terrain. En 2017, j’invitais donc l’asclépiade à venir s’enraciner chez nous. 

 

En 2018, pour des raisons trop complexes et nombreuses à nommer ici, j'ai décidé, avec ma famille, de vendre mon jardin (euh... je veux dire ma maison): une décision difficile. (Par contre, je dois dire qu’une tempête de neige un 15 de mai… ça facilite ce genre de décision).

 

Les plates-bandes n’avaient été si vibrantes, pleines et colorées que les semaines précédant notre déménagement, ce qui rendait mon départ un peu plus difficile. Michelle est venue se chercher quelques plantes pour en installer chez elle : aunée, guimauve, arnica, pensée… et l’asclépiade, que je n’avais malheureusement pas eu le temps de voir fleurir.

 

Que veux-tu répondre à quelqu’un qui te dit : « Tu déménages et tu es triste de quitter ton jardin? Ça se plante partout des graines de carottes voyons dont? » Ceux qui tripent jardinage le savent, il n’y a rien à répondre à ça. Un jardin, ça ne résume pas à des rangées de carottes que l’on mange en crudités quand la visite arrive pour se vanter d’être proche de la nature. Un jardin, ça nous ancre. Ça nous rêve. Ça nous colore. Ça nous habite. Et ça ne se déménage pas.

 

Mais moi, je déménage. 

 

C’est à plus de 3400 km, dans une communauté des montagnes verdoyantes des Kootenays, à Nelson, en Colombie-Britannique, que ma famille et moi décidons de nous installer. Une petite ville colorée, vibrante et vivante. Zoné 6, (je parle ici de zone de rusticité), le climat est parfait pour y faire pousser des plantes comme la lavande, le cerisier et le noyer - le rêve pour une abitibienne! Sur mon petit terrain, je n’ai vraiment pas beaucoup de place pour jardiner, mais il y a un pêcher, un poirier et un prunier. Je tripe ma vie la première fois que mes enfants reviennent de l’école les mains remplies de noix comestibles cueillies au coin de la rue. Je suis heureuse ici, mais quand je regarde des images de mon terrain à St-Mathieu-d’Harricana, les larmes montent. Je suis en deuil.

 

L’été suivant mon déménagement, je retourne passer quelques semaines en Abitibi et j’en profite pour passer devant mon ancienne maison. Plus rien! Aucune trace de la guimauve, de l’asclépiade, de la mauve ou de la mélisse. Même la serre n’est plus là et a été remplacée par un garage qui abrite un tracteur. La seule plante que j’ai pu apercevoir est la belle bardane qui a su utiliser ses pouvoirs envahissants pour fuir les lames cruelles de la tondeuse. Ouch! Ça fait mal au cœur. J’avale le motton. Je poursuis ma route. Je ne regrette pas mon départ, mais je suis quand même triste de voir qu’il ne reste aucune trace de tout ce travail et cet amour.

 

Les années passent. Mon Abitibi natale est loin. Avec le temps, visiter ma famille et mes ami·e·s devient une priorité. Je décide de passer tous les étés chez mes parents. 

 

Mes parents habitent dans une belle maison de briques, au bord d’un petit lac de Kettle, dans la forêt boréale. Ils sont voisins de la comptonie voyageuse, du Sabot de la Vierge, du Quatre-temps, de l’épinette noire, de la savoyane, des bleuets, des chanterelles, de l’immortelle… et de Michelle, mon amie-fleur.

 

Par un matin ensoleillé, je me promène autour du lac. J’arrête un instant pour réajuster le banc du vélo jaune que ma mère m’a prêté. C’est là que je le vois : face au vent, fragile, maladroit… Je ne rêve pas : un monarque! Mon coeur fait mille tours. Je souris jusqu’aux oreilles.  Je n’en reviens pas. Je dois aller voir Michelle.

 

On aurait dit qu’elle m’attendait. Du haut de ses 70 ans, on dirait qu’elle en a 7. Son regard brille. Elle saute de joie, m’embrasse vite fait et m’amène près de l’asclépiade. Elle me montre le cocon solidement agrippé à une feuille. Plus loin, on peut voir une chenille trapue et colorée. Et pendant que nous délirons de joie, un papillon se pose à quelques mètres de nous, sur une fleur de rudbeckie.

 

 

J’étais tellement émue. J’avais l’impression d’être témoin de quelque chose de beaucoup plus grand que moi, quelque chose de grandiose, plus grand qu’une rangée de carottes, mettons… (Je n’ai rien contre les carottes!)

 

Je n’avais plus de jardin. Mes mains avaient soif de terre. Il ne restait presque plus rien de l’habitat que j’avais construit, mais ce moment est arrivé comme un baume sur une plaie. Mon jardin avait laissé des traces. Michelle et moi avions ensemble, à petite échelle, aidé à la survie du papillon monarque.

 

Un jardin est un oasis, un refuge, un nid, un lieu où tout peut prendre vie.

Jardiner, c’est donner vie à trois papillons monarques et qui sait combien d’autres.

C’est participer à sauver la vie… c’est le vivant qui aide le vivant…

 

Jardiner c’est contribuer à la beauté du monde.

 

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Michelle a succombé à un cancer fulgurant en 2021. Les derniers mots qu’elle m’a dit : « C’est vraiment beau la vie, ne l’oublie jamais ». Je suis certaine qu'elle est devenue une plante... ou un monarque.

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